Poncet, Jean. Encounter, Lapérouse Museum, 2005-6, ill. (catalogue, French)

« A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » Telle est la question que Louis XVI aurait posée le 20 janvier 1793, à la veille de son exécution. Non, nulle nouvelle de Monsieur de La Pérouse depuis qu’il a quitté Botany Bay le 10 mars 1788. Ce n’est pas faute pourtant de l’avoir recherché, ainsi que les deux navires de l’expédition dont le roi lui avait confié la charge, L’Astrolabe et La Boussole. Le contre-amiral d’Entrecasteaux quitte la rade de Brest le 28 septembre 1791 à bord de La Recherche, accompagné du capitaine de vaisseau Huon de Kermadec commandant L’Espérance : Kermadec mourra en Nouvelle-Calédonie, d’Entrecasteaux pendant la traversée vers Java, sans qu’aucune trace du naufrage ni d’éventuels survivants n’ait été trouvée. Le lieutenant Dupetit-Thouars à son tour se met en quête et prend la mer le 22 août 1792 : fait prisonnier par les Portugais au Brésil, il n’atteindra même pas le Pacifique. Nulle nouvelle de La Pérouse jusqu’à ce qu’en 1827, débarquant à Tukopia, dans l’archipel des Salomons, le capitaine anglais Peter Dillon repère des objets de provenance française – garde d’épée en argent, boulons de fer, haches, couteaux, bouteilles… – dont les indigènes lui apprennent qu’ils proviennent de deux grands navires qui ont fait naufrage à Vanikoro, autre île de l’archipel, « au temps où les anciens de Tikopia étaient encore des enfants ». L’année suivante, le capitaine de frégate Dumont d’Urville confirmera l’authenticité de la découverte et érigera près du site de la catastrophe un modeste mausolée de corail portant l’inscription « A la mémoire de Lapérouse et de ses compagnons, Astrolabe, 14 mars 1828 ». Depuis, les fouilles archéologiques n’ont pas cessé, sous la mer comme à terre, mettant à jour des centaines d’objets de toute nature, et plus récemment les restes d’un officier ainsi que le sextant du navire de La Pérouse.

Ces fragments matériels d’une réalité ancienne constituent sans doute une riche moisson pour l’historien. Mais quelle indigence que ces restes mortuaires au regard du rêve lumineux qui présida à l’expédition fatale, comme à toutes les expéditions françaises de l’époque d’ailleurs. Car en partant vers ces terres lointaines, les navigateurs français n’étaient pas à la poursuite du lucre, ni pour eux-mêmes ni pour leur pays. Tous enfants des Lumières, adeptes de la science plus que du commerce, ce qu’ils recherchaient était la connaissance. La connaissance du monde dans sa diversité comme son unicité : diversité du monde animal et végétal, diversité des hommes et de leurs coutumes, mais aussi cette flamme qui fait que le genre humain est un sous ce ciel qui nous est commun.

Et aujourd’hui que la planète entière est à portée de tous les charters pour vacanciers, que la télévision raconte en images les lieux les plus reculés, voire les plus dangereux, au spectateur avachi dans son fauteuil, qui dira le rêve des navigateurs d’antan ? En ce monde connu – du moins superficiellement – que ne balayent plus que des regards blasés, comment évoquer le désir de savoir, l’anticipation de l’inconnu, la joie de la découverte ? Je vous le dis : allez voir l’exposition de Nathalie Hartog-Gautier, A la recherche de Lapérouse. Vous n’y verrez nul débris de vie désertée ramené du naufrage, nul spécimen zoologique ou botanique étiqueté et exposé dans sa vitrine. Et pourtant ils sont là, tous ces objets qui évoquent le voyage de découverte de Monsieur de La Pérouse. Les écrits tout d’abord : les instructions de Louis XVI à La Pérouse et au jardinier de l’expédition, le journal du navigateur ainsi que les livres composant la bibliothèque du bord. Et puis quelques exemples des cueillettes effectuées par les botanistes : palmes de Madagascar, fougères asiatiques, lys d’Amérique centrale, mais aussi, plus spécifiquement australiens, casuarines, eucalyptus, banksias. Enfin, pour ce qui est du monde animal : nautiles de Nouvelle-Calédonie, méduses graciles et meurtrières, oursins pareils à des étoiles. Oui, tous ces objets ont bien été convoqués, ainsi que des plumes d’oiseaux multicolores, des hameçons, des clous, des perles de verroterie, mais c’est leur transfiguration esthétique, non leur réalité physique, qui évoque avec efficacité la nature véritable de l’exploration, ce rêve qui la précède et l’accompagne tout au long.

Il y a, dans les travaux de Nathalie Hartog-Gautier, des transparences diaphanes qui n’ont rien à voir avec la mièvrerie qui s’attache habituellement à ces deux termes. Chez cette artiste de l’évocation, les superpositions de surfaces sont au contraire le moyen très concret de faire cohabiter deux moments de l’histoire, deux expériences discontinues mais liées par la causalité, le réel découvert et observé en même temps que l’élan de la pensée qui l’a précédé et a mis en branle toute une société d’hommes partie à sa recherche. A la recherche de Lapérouse nous donne à voir des traces physiques de l’expédition, tout un exotisme animal et végétal, mais un exotisme qui ne se satisfait pas de lui-même et n’a de valeur que par la pensée qui a poussé le navigateur à sa rencontre.

« A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » Depuis 1827, elles ne manquent plus et les archéologues, qui poursuivent leurs recherches, continueront de trouver de nouvelles traces matérielles des infortunés naufragés ; ils pourront nous en dire plus sur les circonstances de l’échouement et la survie des rescapés. Mais jamais tout ce réel ranimé ne pourra nous plonger dans les pensées, les désirs, les rêves des humanistes français du XVIIIe siècle. Ceux de Louis XVI, pris dans l’enthousiasme scientifique ambiant et soucieux de dévoiler les derniers mystères des mers du Sud ; ceux de La Pérouse, l’exécuteur de la volonté royale, parti à la poursuite de ses propres rêves tout autant que de ceux de son roi.

Souvent le rêve évoqué, révélé, permet d’accéder à une compréhension plus intime et plus vraie que la simple observation du réel. Tel est bien le cas avec La Pérouse et Nathalie Hartog-Gautier en est le révélateur, au sens photographique du terme, éclairé et compatissant.

Jean Poncet
Conseiller de coopération et d’action culturelle
Ambassade de France en Australie